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LA CHRONIQUE DE PASCAL BONAFOUX

LA CHRONIQUE DE PASCAL BONAFOUX publié le 24/05/2012

Aragon et l’art moderne
Imprimerie nationale 144 €

MUSÉE DE LA POSTE. DU 14 AVRIL AU 19 SEPTEMBRE 2010.


Il faut tout reprendre, tout relire encore et encore… Il faut relire Aragon. Il faut, et tant pis si à vos yeux le verbe falloir sent l’ordre à plein nez, c’en est un. Et qui ne souffre pas d’être remis en cause. Il faut aller de recueil en recueil, car au bout du compte les livres d’Aragon consacrés à la peinture sont devenus de tels recueils. Dans sa préface à la première édition des Collages chez Hermann en 1965, il écrit : “Ce livre… est-ce un livre ? Je l’ai fait de fleurs écrasées entre les pages d’un livre qui fut ma vie.” À la fin de cette préface, il évoque un autre livre dont Les Lettres françaises annoncent semaine après semaine qu’il doit paraître, qu’il devrait paraître, et que la publication en est repoussée encore, un livre consacré à Matisse : “Je ne trouve jamais le temps de mettre ensemble les pièces et morceaux de ce long puzzle.” Et Henri Matisse, roman paraît (enfin) en 1971. À la première page du premier tome, avertissement : “Ce livre ne ressemble à rien qu’à son propre désordre. Il traîne à travers vingt-sept années, vingt-sept aujourd’hui passées, la Noël, comme les épingles éparses d’une boîte renversée.” Et qu’importe que ces textes soient des “fleurs écrasées entre les pages d’un livre”, les “pièces et morceaux” d’un puzzle ou des “épingles éparses”. Parce que lestés de doute comme ils sont acérés par la lucidité, ces textes disent l’ascèse et le ravissement du regard face à la peinture. Un texte de 1954 intitulé La Verve de Picasso s’ouvre par cet avertissement : “La peinture est une chose singulière, pour le charme qu’elle exerce sur nous, et pour les bêtises qu’elle nous fait dire.” Des bêtises ? La verve, la fougue et le charme de son écriture épargnent à Aragon d’en écrire… Peut-être parce qu’il s’impose d’être humble devant la peinture. J’en veux pour preuve ces mots écrits un an plus tôt, en 1953, dans un texte qui est une manière “salon” : “Aussi faut-il, du moins je pense ainsi, aborder avec beaucoup de prudence et d’égards, cette étrange action de peindre et ses effets multiples. On a toujours, parlant de la peinture, une grande responsabilité devant les autres et devant soi-même. Comme si l’on risquait, par des mots, une louange ou une blessure, d’altérer ce qui vient ensuite, cette vision qui est à tous.”
Comment, si ce n’est par cette humilité, expliquer qu’Aragon revienne des années plus tard sur tel ou tel texte et l’annote, l’amende ou le commente comme il ferait l’aveu d’un manquement ou s’accuserait d’avoir été capable de morgue ? Un exemple, ces mots écrits dans Henri Matisse, roman : “En prenant, devant les feuilles écrites, plus clairement conscience, je découvrais le défaut de ce que j’avais écrit. Et qui était surtout de n’être que ce que j’écrivais. Il me semble que, revenant à la méthode ancienne des romans, j’aurais avantage à interrompre ce déroulement de l’écriture par un récit qui ne me doive rien, qui soit purement le fait de Matisse…” Il faudrait citer toute la page. Il faudrait citer toutes les pages. Et qu’elles aient ici des allures d’essai, là de digressions, de méditation ou de confidence faite à voix haute, qu’elles soient des poèmes ici en vers qu’on dit “libres”, là composés de vers où se donnent rendez-vous des rimes, ne change rien à l’affaire. Les textes d’Aragon sont, ne cessent pas d’être “tous les passeports verbaux de ce qui ne relève que de l’oeil”. Il faut relire Aragon. Et se souvenir de ceci : “On pourra me reprocher de répéter ici ce que l’on peut tenir pour mes errements : je n’y changerai pas une virgule, j’ai tout autre idée de la chose écrite. J’ai passé par là pour venir ici. Cela me paraît d’importance, et tant pis pour les esprits dogmatiques qui n’aiment que le ne varietur, les textes et les gens nés tout armés, comme vérité révélée.”