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Editorial

Les cahiers de l'art d'hier et d'aujourd'hui

"L'intelligence croît chez les hommes selon ce que présentement ils peuvent percevoir."
Empédocle, fragment 106

Le petit reste
Nous sommes encore quelques-uns à penser que l'art peut procurer des sensations et des émotions inédites. Que certaines oeuvres d'art peuvent créer une nouvelle manière de percevoir et de sentir, d'imaginer et de penser. Qu'elles peuvent nous toucher physiquement, mentalement ou spirituellement. Que si elles dépendent évidemment d'un contexte - si elles ne peuvent émerger qu'à travers celui-ci - c'est à l'aune de ce qu'elles nous apportent ici et maintenant qu'elles demeureront. Qu'elles sont, certes, toujours engendrées par des pratiques locales, individuelles, singulières, mais que, en définitive, ce qui importe c'est qu'elles découvrent un point de vue qui était encore ignoré jusque-là, qu'elles délivrent du global, du durable, de l'impersonnel - qu'elles soient en quelque sorte "absolu".
Des goûts et des couleurs
Compte tenu de la grande difficulté de faire une oeuvre, de sa rareté, il est tentant de prôner la table rase ou d'instrumentaliser l'art à d'autres fins que les siennes. De faire croire qu'il y a des "recettes" ou des "postures" infaillibles pour créer. Que tout art digne de ce nom se constitue en fonction de dogmes et d'anathèmes, d'auto-célébration et de marketing. À lire les présupposés de la plupart on a parfois envie de leur donner raison, sauf qu'il y a toujours dans l'art un contre-exemple qui ruine leur raisonnement - un "irréductible" qui s'inscrit dans une pratique que les lieux communs avaient pourtant définitivement condamnée : pour prendre quelques exemples, ceux qui vitupèrent que les vidéos et les installations ne sont pas de l'art devraient prendre le temps de regarder attentivement les poèmes visuels de Bill Viola, les oeuvres in situ de Christian Boltanski et de Jean-Pierre Raynaud, d'Annette Messager et de Sophie Calle, de Marc Couturier et d'Ernest Pignon-Ernest , ceux qui nient toute légitimité à la peinture et à la sculpture depuis les années 60, contempler les oeuvres de Sigmar Polke, de Julian Schnabel, de Paul Rebeyrolle , de José-Maria Sicilia, celles de Judith Reigl et de Geneviève Asse, de Jean-Pierre Pincemin et de Gérard Garouste, les peintures conceptuelles de Jean-Michel Alberola et de Bernard Frize, les oeuvres sculpturales de Tony Cragg, de Jaume Plensa, de Rebecca Horn, de François Morrelet, de Vladimir Skoda et de François Bouillon , ceux qui considèrent que la "photographie plasticienne" est une invention des critiques, voir les oeuvres de Valérie Belin, de George Rousse, de Patrick Tosani ou de Pascal Kern , ceux qui pensent que l'art est limité à l'occident, prendre connaissance de l'oeuvre d'Anish Kappour, de Shirin Neshat et de Lee Ufan qui sont des artistes essentiels de ces dernières années , ceux qui souhaitent faire de Paris une "plaque tournante de l'art contemporain" ne pas ignorer que, depuis les années 70, les artistes vivants en France sont marginalisés par les instances du marché international... etc, etc... L'art excède toujours la définition que certains voudraient dogmatiquement lui donner... Il est à chaque fois unique... une chance... un coup de dé... un miracle...

Un + Un
Le miracle n'est pas qu'il y ait des artistes mais qu'il y ait une histoire de l'art. Ce n'est pas le fait qu'il y ait des individus plus sensibles ou plus doués que d'autres, mais que, malgré l'officialité, l'idéologie, les réseaux d'influence, la mode, il y ait une histoire de l'art constituée d'oeuvres qui, par définition, ont su résisté au temps en faisant éprouver à ceux qui les ont perçues une émotion et une sensation durables... Ce qui nous intéresse ce sont les "vrais" artistes, c'est-à-dire ceux qui nous révèlent une part de nous-même que nous ignorions jusque-là. Ceux que vous estimez tels ne le sont pas forcément pour nous, et les critères avec lesquels vous jugez de la pertinence de telle ou telle oeuvre n'ont peut-être pas d'autre légitimité que votre goût - pourriez-vous nous rétorquer ? Certes, admettrons-nous, mais nous ne sommes pas des procureurs, encore moins des donneurs de leçon ! Nous pensons simplement qu'une oeuvre doit se développer dans le temps avec sa cohérence et ses fulgurances , qu'elle doit avoir plusieurs niveaux de lecture (qu'on puisse la voir ou la lire ou l'écouter plusieurs fois) , qu'elle doit être reconnue tôt ou tard par ses pairs, c'est-à-dire d'abord par les artistes eux-mêmes. Nous nous souvenons des propos de Cézanne sur Titien et Tintoret, de l'enthousiasme de Van Gogh pour Rembrandt, de l'admiration de Baudelaire pour Delacroix, celle d'Apollinaire pour Picasso, l'engouement de celui-ci pour l'art "nègre", la découverte de l'ornementation orientale par Matisse, la fascination de Giacometti pour la statuaire des Cyclades, celle de Rothko pour les icônes byzantines, de Pollock pour les dessins sur sable des indiens d'Amérique du Nord, de Tapiès pour l'art zen ou de Kiefer pour la mythologie grecque et la Kabbale. Nous remarquons le renouveau d'intérêt de nombre de poètes et de romanciers talentueux pour l'art d'hier et d'aujourd'hui. Nous lisons des points de vue d'historiens de l'art et de conservateurs, de commissaires d'expositions et de critiques d'art, des "vérités" éparses au gré de livres, de catalogues ou de revues d'actualité. Nous notons l'augmentation constante du public pour les grandes expositions consacrées à un artiste classique ou moderne ou à des thèmes spécifiques, voire "pointus". Nous n'ignorons pas que des collections de grande qualité se constituent , que des fondations prestigieuses vont bientôt voir le jour en France... Bref, loin des déclarations d'intention et des fausses polémiques, l'histoire de l'art se fait. Elle se crée imperceptiblement, irrésistiblement : d'un individu à l'autre, d'une sensibilité à l'autre, d'une passion à l'autre.
Histoire et géographie

L'immense intérêt de l'art c'est qu'il élargit la conscience que nous avons de nous-même et du monde qui nous entoure. Il incarne les possibles d'une époque et d'une civilisation donnée en exprimant une part de l'être humain, et ce, pour toujours. De même que chaque grande oeuvre crée son avant et son après, de même chaque mouvement artistique modifie notre vision : les expressionnistes nous ont permis de voir la touche "matiériste" des portraits de Fragonard , les abstraits lyriques, la modernité de Turner , les minimalistes, la quintessence de Piero della Francesca ou de Paolo Uccello , les post-modernes, l'oeuvre entière de Picasso... Notre regard ne cesse de se modifier : loin d'être statique, "officielle", l'histoire est une dynamique, avec ses flux et ses reflux, ses permanences, ses oublis, ses résurrections, ses ruptures... Son importance est fonction de ce qu'elle nous révèle ici et maintenant (elle se lit au présent)... D'où l'urgence de découvrir les artistes d'aujourd'hui... De savoir ce qu'ils regardent, ce qui les bouleversent, ce qu'ils rejettent, ce qu'ils admirent... De prendre conscience que, si le XXe siècle a été celui des archives, le siècle où la connaissance des autres époques et des autres civilisations n'a jamais été aussi grande, le XXIe sera sans doute celui des agencements, des mélanges, des métissages... Qu'il y a bien un "choc des civilisations" mais qu'il est esthétique puisque rien de ce qui définit l'être humain ne nous est étranger !
L'Ailleurs
Seuls ceux qui se confrontent à l'histoire de l'art peuvent être réellement novateurs en tentant de mettre en forme, à force de patience et de lucidité, à force d'exigence et de travail sur eux-mêmes, ce qui excède toute individualité : il leur faut tracer d'autres chemins que ceux qui semblaient l'être pour toujours, s'engager dans des contrées obscures, inexplorées, prendre des risques, se rendre vulnérable, surmonter leur propre désarroi ou leur propre scepticisme, suivre à l'aveugle une voie solitaire et le plus souvent périlleuse pour déboucher - quelquefois in extremis - sur davantage de clarté. Pour créer de nouvelles oeuvres. C'est d'abord une question de désir : chacun de nous cherche ses limites, à repousser la limite, là où l'intime et le dehors se confondent, le lieu où vivre avec plus d'intensité, le lieu où échapper au temps - un "ailleurs" , chacun de nous peut contribuer à l'émergence de ce qui constitue le meilleur de l'être (sa capacité d'espoir et de rêve, son besoin de liberté et de perfectionnement) , chacun de nous peut contribuer à l'émergence de ce qui nous soutient et nous exalte. Oui, le temps est sans doute de nouveau venu d'opposer, à notre manière, la civilisation à la barbarie , de favoriser ce qui est plus essentiel et plus durable que nous-même , de faire advenir ce qui nous délivre un tant soit peu de notre finitude. Oui, le temps est sans doute de nouveau venu d'être à l'écoute de tous ceux qui - artistes, écrivains, conservateurs de musée, critiques d'art, collectionneurs, amateurs d'art - savent que l'art peut "changer la vie".
Pascal Amel