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Numéro 8

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Editorial

Fin de partie ?

Que ce soient l'exposition Greco, qui s'est tenue cet hiver au Metropolitan Museum of New York, où l'on pouvait voir une salle de dessins de Jackson Pollock consacrée à certaines oeuvres de son prédécesseur, celle de "Francis Bacon et la tradition" (Rembrandt, Van Gogh...), qui se tient actuellement à la Fondation Beyeler, à Bâle , l'hommage de Richard Deacon rendu à Brancusi dans l'atelier reconstitué de celui-ci au Centre Georges-Pompidou , l'exposition "Moi ! autoportraits du XXe siècle", au musée du Luxembourg, à Paris, qui montre que l'autoportrait est l'un des genres de la peinture que les Modernes et les Contemporains ont fait perdurer, il semblerait que l'art d'aujourd'hui s'affranchisse enfin du mythe de la table rase qui fut le sien pendant quelques décennies.
Ce mythe a une double origine.
La première, c'est qu'il ne s'agit que d'une banale stratégie de marketing : si vous voulez prouver qu'une chose a l'apparence de la nouveauté, il vous faut la faire surgir du néant, effacer toute référence, exclure toute antériorité, toute similitude, voire dénigrer ce qui pourrait la concurrencer. Pour prendre quelques exemples parmi d'autres, le minimalisme américain ne fait jamais référence à Malévitch ou à Tatlin, il semble avoir "oublié" l'avant-garde russe , le discrédit de la peinture, du dessin et de la sculpture depuis quelques années en France, hormis sa réminiscence idéologique consistant à considérer les Beaux-Arts comme "bourgeois", correspond aussi à l'émergence d'autres médiums qui, nonobstant leurs propres qualités, parfois évidentes - loin de nous l'idée que certains artistes talentueux ne produisent pas une oeuvre à partir de ceux-ci - n'hésitent pas à jeter l'anathème sur ce qui a constitué durant plusieurs siècles le fondement même de l'art pour s'y faire une place.
La seconde, c'est qu'il correspond à une lecture simpliste de l'histoire de l'art. Selon celle-ci, il y aurait une logique chronologique implacable de la modernité, qui irait du sujet de l'oeuvre (la représentation) aux constituants de la peinture elle-même (la couleur, le châssis, tel geste, telle "attitude"...), en nous faisant passer par exemple d'une partie de l'oeuvre de Cézanne à celle des cubistes, puis de celles-ci à celles de Support-Surface et des conceptuels, enfin de ces dernières à cette pure aberration que d'aucuns considèrent comme le nec plus ultra contemporain : des "artistes sans oeuvre".
Bref, dans les deux cas, nous assistons non seulement à une amnésie volontaire ou à une mémoire hyper sélective mais à un réductionnisme qui a pour point commun l'exclusion de tout ce qui ne lui correspond pas.
Le fait d'être au début d'un nouveau siècle nous oblige à faire le bilan du précédent (ce qui a été productif, mais aussi ce qui a conduit à des impasses) , les artistes eux-mêmes semblent ne plus vouloir se satisfaire de ce réductionnisme. Ils savent que l'art - comme l'intelligence - est pluriel , qu'il ne peut se résumer à une ou deux formules incantatoires considérées comme définitives. Ils ont besoin de confrontations avec "l'autre", de paradigmes, d'ailleurs, de hors champ, de mémoire assumée et d'affinité consciente avec ce qui a déjà été tracé pour prendre les chemins de traverse qui les mènent à leurs propres singularités.
Ils ont besoin de créer les liens entre ce qui est et ce qui pourrait être, entre ce qui fut et ce qui sera.

Pascal Amel