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Numéro 11

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Editorial

La grande durée, l'impersonnel, l'absolu

Autant, de nos jours, il est acquis que la découverte (par les Occidentaux) des arts africains et océaniens ont fortement contribué à l'émergence de la Modernité - où l'art se définit non plus comme représentation de tel ou tel sujet mais comme invention de formes autonomes n'ayant d'autre référent qu'elles-mêmes* -, autant l'apport de l'art égyptien semble minoré, pour ne pas dire dénié. Certains soutiennent même que cet apport n'existe pas. Qu'il reste à prouver. Sans doute, pour cela, faut-il accorder un regard moins superficiel à la monumentalité hiératique des temples « construits pour des millions d'années » dont on sait qu'elle inspira, au pis, nombre de régimes autoritaires fasciné par son aspect colossal, et, au mieux, le kitch des reconstitutions hollywoodiennes confondant l'enfance de la civilisation (sa source) avec l'infantilisme inhérent à toute adoration de la puissance. Sans doute, faut-il accepter que la quête de la grande durée, qui est la marque indélébile de cette très longue civilisation (la plus longue avec la Chinoise), n'est pas totalement étrangère aux préoccupations de la nôtre - malgré son refus apparent de toute spiritualité.
L'art de l'Égypte antique est peut-être le plus impersonnel de tous. Que ce soient le sens et la répartition de la masse du temple, son idéal géométrique, le contour continu de sa statuaire - cette unique ligne ondulante, si pure, si pleine, si noblement sensuelle dont on ne sait si elle enclot ou révèle une profondeur - ou le déploiement mural de sa peinture stylisant les plaisirs des jours et les mille et un gestes du quotidien, tout est sacré. Tout célèbre l'alliance harmonieuse entre les hommes et les dieux, les morts et les vivants. Tout est infiniment présent. Et, pour ce faire, l'artiste s'efface. Il sait que pour capter une sensation de permanence et de plénitude aussi immuable que le cycle des saisons, le cours du soleil ou la lente gravitation des astres dans la nuit, il ne doit être qu'un simple témoin - un passeur (ce n'est pas qu'il soit sans ego ou sans subjectivité, il y a évidemment des talents dans l'Égypte antique, des styles, des ruptures, des novations, mais son sens de la vie - de la présence - est si limpide que tout ce qu'il bâtit, sculpte ou peint est défini par elle). Il sait que la fonction de l'art est de délivrer l'homme de sa précarité en créant les formes matérielles qui vont lui permettre de délivrer de l'immatériel.
Toujours, quelle que ce soit l'époque, parfois parallèlement ou en marge d'elle, des artistes tentent de mettre en forme ce qu'ils ressentent de plus durable et de plus intense qu'eux-mêmes pour créer des oeuvres plus "objectives" que toute "subjectivité", plus "idéales" que toute réalité. Et il n'est sans doute pas totalement illusoire d'imaginer que, désireux d'affirmer une haute mission à l'art, ce qu'ont perçu, vu, imaginé, rêvé de l'Égypte antique quelques-uns des artistes les plus radicaux du XXe siècle (tout d'abord Gauguin, Brancusi, Klee, Matisse, puis les Abstraits, les Minimalistes, d'autres encore...) est précisément, qu'ils le revendiquent ou non, ce qu'il faut bien considérer comme leur recherche de l'absolu.

Pascal Amel
* Lire, dans ce même numéro, les pages consacrées à Malévitch, à Bernard Pagès et à Cinq post-abstraits.