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Numéro 12

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Editorial

Une vieille histoire française (l'histoire continue)

Deux très grands artistes français aux oeuvres diamétralement opposées viennent de disparaître. D'une part, Aurélie Nemours, tenante d'une abstraction géométrique rigoureuse, dépouillée, spirituelle, radicale, tout entière consacrée à une étude des éléments de la composition picturale - la structure, le rythme, le nombre, le noir et le blanc, les couleurs, etc. D'autre part, Paul Reyberolle, tenant d'une figuration à la fois expressive, rageuse, sensorielle et haptique (dont la matière de la peinture, la main du peintre "touche" l'oeil), engagée dans une dénonciation des injustices de ce monde et dans une lutte entre la Figure et l'Informe. Or, si les oeuvres de ces deux très grands artistes semblent s'opposer (au point qu'elles pourraient symboliser chacun des deux camps - celui de l'Abstraction et de la Figuration - qui, durant les années soixante, soixante-dix, se sont affrontés), aujourd'hui elles nous apparaissent toutes deux à la fois exemplaires et incontournables en tant que mises en forme singulières - par l'entremise de la Peinture - d'une sensation, d'une émotion ou d'une pensée qui ne l'avaient jamais été jusque-là, ou tout du moins de cette manière. Et qu'importe de quel "camp" Nemours et Reyberolle se sont réclamés : l'essentiel est qu'ils nous aient donné une oeuvre - la leur. On remarquera d'ailleurs que, au-delà ou plutôt en deçà de leurs différences, ces deux artistes ont nombre de points communs : tous deux se sont confrontés à l'histoire de l'art, l'une Malevitch et Mondrian, l'autre Titien et Courbet , tous deux - en proie à une altérité plus grande qu'eux-mêmes : pour elle, la foi, pour lui, la nature - ont voué leur vie à la recherche d'une expression à la fois personnelle et plus que personnelle , tous deux solitaires mais reconnus par leurs pairs et par le cercle toujours grandissant de ceux qui ont été touchés par leur singularité , tous deux aux antipodes de l'air du temps et donc marginalisés par le discours de l'art officiel français de ces deux dernières décennies obsédées par le jeunisme et le non-peint , tous deux à mille lieux des inévitables "truqueurs et faiseurs" que les modes successives ne se lassent apparemment pas de secréter... Parions que, avant vingt ans, leurs oeuvres seront considérées comme des sommets de l'art de la seconde moitié du XXe siècle et que les historiens de l'art de cette période auront du mal à comprendre le relatif désintérêt - pour ne pas dire le dédain - dont certains de leurs contemporains firent preuve : on ne peut pas ne pas songer à Brancusi et à Matisse dont aucune oeuvre n'était dans une collection française à leur mort , on ne peut pas ne pas songer à cette vieille histoire de la "cécité" française quant à ses propres artistes*.

C'est dire combien les querelles doctrinales entre artistes, le rôle de la mode, du marché de l'art, les exhortations, les exclusions doivent être relativisées (que reste-il, trente ans après, de l'affrontement entre figuratifs et abstraits si ce n'est un certain nombre d'oeuvres singulières ?). C'est dire aussi combien il semble souhaitable que nous tous - les critiques, les revues, les institutions, les amateurs d'art, les spectateurs - restions vigilants quant aux discours péremptoires de telle mode ou de telle esthétique, de tel mouvement ou de tel clan.

Dans le bras de fer annoncé entre le non-peint et le retour de la peinture - le balancier du marché oscillant, depuis quelques décennies, entre ses deux pôles (nous y reviendrons) - qu'on n'attende pas de nous la négation de quelque talent que ce soit, puisque la seule certitude que nous ayons, c'est que, pour durer, pour être inactuelle, la part essentielle des grandes oeuvres doit excéder le contexte au sein duquel elle est née : l'histoire continue...

Pascal Amel

* Belle exception confirmant la règle, notons la rétrospective Aurélie Nemours au Centre Georges-Pompidou en mai 2004.