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Numéro 16

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Sommaire

10 Esthétique Peindre les jungles, Franz Post et le Douanier Rousseau par Emmanuel Daydé 22 Photographie Touhami Ennadre, le noir originaire de la photographie, entretien avec François Aubral 30 Domaine public Extrait de l'Atelier d'Ingres par Amaury-Duval 38 Peinture Philippe Hurteau, Création de l'artiste 46 Peinture Didier Mencoboni, la liberté colorée, entretien avec Philippe Piguet 52 Découverte Frédérique Bouet et Yves Bodiou 54 Civilisation Mémorials de la Shoah par Françoise Gaillard 62 Esthétique Les artistes et l'Holocauste par Alexandra Fau 70 Région Région Alsace : Ingres Collages, Antoni Clavé, Jean-luc Bichaud, Naji Kamouche, Brèves. 80 Bibliothèque Actualité de livres d'Esthétique et de Beaux-arts 85 Evènements Choix de manifestations artistiques nationales

Editorial

Du jugement esthétique

Comment juger des oeuvres d'art ?
Le temps, bien sûr, est le meilleur critique : ce qui reste de l'art d'une époque ce sont non seulement les oeuvres qui ont laissé une trace durable chez les individus qui les ont vues - les artistes en premier lieu, quelques marchands, quelques critiques éclairés, des amateurs d'art passionnés, une partie non négligeable du public - mais aussi celles qui ont été propagées par la filiation symbolique des artistes eux-mêmes (on aime ou on aime pas Ingres mais force est de constater que ce dernier compte pour Picasso et Matisse).
Mais qu'en est-il de notre regard actuel, de notre capacité à juger ici et maintenant de la validité d'une oeuvre ? Question difficile, toujours sujette à caution - problématique. Cela dit, pour notre part, deux critères nous paraissent essentiels : le premier c'est la multiplicité des régimes du regard. Il semble en effet que le regard porté sur une oeuvre soit toujours triple : optique - ce que vous voyez en tant que tel (la composition, les volumes, les lignes, les couleurs, la mise en espace) , scopique - la capacité qu'ont certaines oeuvres à nous dévoiler ce qui d'ordinaire reste caché, dérobé : l'érotisme, la mort, certains actes crus ou violents... , haptique - la matérialité de l'oeuvre, la trace de la main, l'empreinte du corps de l'artiste (ce qui est surtout vrai pour la peinture et la sculpture). Il semble que lorsqu'une oeuvre recèle l'une ou l'autre de ces dimensions ou, ce qui est parfois le cas, deux ou trois d'entre elles, elles nous comblent davantage que les autres. Le second critère, c'est qu'une oeuvre véritablement forte et novatrice nous fait éprouver une sensation, une émotion, une manière de pensée, un sentiment du "sacré" que nous n'aurions jamais éprouvé sans elle, d'où le fait qu'elle nous soit si précieuse. Bref, voir c'est toujours le corps + l'esprit : c'est même ce qui relie l'un et l'autre.
Reste, il est vrai, des oeuvres qui s'affirment avant tout comme critique, comme degré second sur les attendus de ce qu'est sensé nous faire éprouver l'art (la fameuse postérité de Duchamp : sensation nulle, émotion nulle, degré zéro de la spiritualité, mais pensée critique, discours de l'art sur l'art, de l'art contre l'art). Des oeuvres dont la posture symbolique se veut à la fois subversive et déceptive, volontairement "dérisoire" - et toujours liée à un contexte précis (pour la pissotière de Duchamp, cela coïncide avec la naissance du musée d'Art moderne et, sans doute également, à l'impossibilité de surmonter la tentation du néant qu'a produit l'annonce nietzschéenne de la mort de Dieu, puis la mise à mal de la "mystique" du progrès et de l'humanisme lors du premier conflit mondial).
La nécessité de ces oeuvres critiques est certes importante. Mais, convenons d'une chose : un discours critique de l'art sur l'art ne peut être opérant que dans un geste "sacrilège". Or, à partir du moment où cet art devient la norme - pour ne pas dire l'art officiel - son éventuel geste subversif tombe forcément à l'eau. Aussi nous vient parfois le doute que ces oeuvres qui se prétendent révolutionnaires le soient réellement (notez que, dans le discours de l'art contre l'art, il ne s'agit pas d'être révolutionnaire dans le sens usuel du terme car, dès qu'un artiste a un contenu non conforme à la pensée ambiante, il est déjà nettement moins valorisé). Surtout, pour qu'il soit discours contre il faut qu'il existe un discours pour. Une fois éradiquées toutes les valeurs de l'art, que reste-t-il ? Pour le dire autrement, on a parfois la sensation que, dans l'exclusion de toute autre esthétique que la leur, les artistes scient la branche sur laquelle ils sont assis.
Vous me direz : une mode chasse l'autre. Je vous répondrai oui. Vous me direz aussi : on peut être à la mode et avoir du talent. Je vous rétorquerai : cela est vrai, mais l'inverse l'est également. Est-ce si grave ? Non, bien sûr que non, c'est certain qu'une oeuvre forte finit toujours par émerger, mais pour cela il y a une condition impérative : c'est à chacun de ceux qui se sentent concernés - les collectionneurs, les galeries, les critiques qui ont le regard, les conservateurs passionnés, les commissaires en charge d'expositions importantes, le public, vous, moi - d'être vigilants, attentifs , à chacun de juger de l'oeuvre en fonction non pas de sa reconnaissance sociétale - la mode, l'air du temps - mais pour les effets véridiques que celle-ci, l'oeuvre, produit sur soi et sur autrui.

Pascal Amel