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Numéro 22

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Sommaire

10 Editorial Polémique : l'état et l'art contemporain (l'état de l'art contemporain en France) 13 Tribune libre L'état et l'art contemporain en Francee 46 Art et mécénat Le point de vue de Jean-Marc Salomon, créateur de la fondation pour l'art contemporain Claudine et Jean-Marc Salomon 50 Exposition Noir Courbet, par Manuel Jover 58 Bonnes feuilles L'Atelier de Courbet, par Jorge Coli 64 Peinture Sculpture La spiritualisation de la matière chez Anish Kapoor, Par Soko Phay-Vakalis 70 Note d'atelier Jean-Michel Meurice : Légendes 76 Art plastique Alain Fleischer ou le devenir de l'identité, Entretien avec Henri-Fran?ois Debailleux 84 Découverte Isa Barbier, Véronique Cote 88 Exposition Purs Décors ? Chefs-d'oeuvre de l'Islam, Rencontre avec Rémi Labrusse, commissaire de l'exposition 94 Région Région Lorraine par Antoine Fonsagrive 102 Bibliothèque Esthétique, Littérature et Beaux-arts

Editorial

Polémique : l'État et l'art contemporain
(l'état de l'art contemporain en France)

Lorsque nous avons reçu la pétition L'art c'est la vie, qui circule parmi les artistes plasticiens, bien que nous soyons aux antipodes du vocabulaire employé, nous avons été frappés par l'exaspération non feinte dont elle témoigne, mais surtout par le fait qu'elle soit signée par plusieurs artistes que nous estimons et auxquels nous avons consacré un dossier important sur leur oeuvre dans l'un de nos numéros.

Cette pétition qui, en substance, remet en question " la dérive de la politique de l'État français en matière d'art contemporain ", nous a donné le désir d'interroger, par le biais d'un questionnaire plus global, quelques-uns des artistes signataires ainsi que des personnalités du monde de l'art (collectionneurs, galeristes, intellectuels, institutionnels) dont nous n'ignorons pas qu'elles sont suffisamment indépendantes d'esprit pour avoir leur propre point de vue.

Car, bien entendu, c'est par la pluralité des points de vue que nous parviendrons à faire un constat "objectif" de ce qui est à mettre au crédit de l'État en matière d'art contemporain, mais aussi ses dysfonctionnements, voire ses effets pervers.

Comme les lecteurs le savent, depuis le début de la création de notre revue en mai 2002, nous défendons les liens entre l'art du passé et celui du présent , les artistes en France , la diversité des médiums (peinture, sculpture, photographie, vidéo, installation), mais également des générations, des origines, des esthétiques... tous thèmes que les rédacteurs et les signataires de L'art c'est la vie abordent. D'où, pour nous, la nécessité de préciser notre position.

Nous sommes contre tout art "officiel" (déclaré ou implicite). Par éthique : l'art officiel fonctionne toujours par exclusion , et par goût : aussi intéressante soit-elle, toute esthétique qui devient hégémonique produit ses suiveurs, ses "académiciens" et, de novatrice, devient non seulement normative mais répétitive - ennuyeuse. Y a-t-il un art "officiel" en France ? Vu du reste de l'Europe et des États-Unis, force est de constater que, à chaque fois que vous interrogez un conservateur ou un artiste de ces différents pays, il vous répond que non seulement les galeries françaises ne promeuvent pas suffisamment leurs artistes (où sont vos peintres ? Vos sculpteurs ? Vos photographes ?) mais que l'État français soutient presque exclusivement un art "critique et politique", influencé par les conceptuels radicaux des écoles de New York et de Los Angeles des années soixante-dix (voix communautaires, féminisme, critique de la société de consommation, etc.), et que ce n'est évidemment pas avec ce courant - déjà inscrit dans l'histoire de l'art du XXe siècle - que nous parviendrons à émerger sur le marché international (notons, pour ceux que cela intéresse, que ce dernier privilégie depuis toujours la peinture, la sculpture, et depuis peu le dessin et la photographie dite "plasticienne").

Que l'on ne se méprenne pas : notre revue est très impliquée dans la confrontation de l'art à l'histoire - aux tragédies de l'histoire. C'est bouleversant de voir comment les artistes qui les ont subies ou y sont sensibles répondent avec leurs faibles moyens - humainement, symboliquement - à la toute puissance de la barbarie. Mais de toute évidence, si Guernica est un chef-d'oeuvre, c'est parce qu'il est autant une réponse au scandale du bombardement en 1937 de la petite ville basque espagnole qu'un renouvellement des formes produites par Picasso lui-même... Pour le dire autrement : à se satisfaire d'une simple dénonciation (encore que, en France, vous remarquerez que l'on ne dénonce pas grand-chose : il s'agit plutôt d'une "attitude"), l'art "critique et politique" n'est plus un art, mais un message : de l'information. Et si, aujourd'hui, nous pouvons voir l'oeuvre d'un Malevitch, d'un Tatline, d'un Rodchenko, d'un Dziga Vertov ou d'un Eisenstein, c'est évidemment moins pour leur message qui, pour nombre d'entre eux, se voulaient propagandistes d'un avenir radieux inhérent à l'enthousiasme lyrique de la révolution d'Octobre, que par le formidable jaillissement de nouvelles formes nécessaires à l'efficacité de ce message : mais - autre leçon de l'Histoire - toujours dans l'exemple soviétique (on pourrait citer n'importe quel autre État totalitaire) - les "bureaucrates" ont tué soit physiquement soit psychiquement les "artistes", et, cette lamentable mise au pas de leur propre avant-garde artistique par les tenants du Réalisme stalinien devrait en faire méditer plus d'un.

Cela dit, soyons clair : l'art n'est pas unidimensionnel. Si l'art "critique" a sa nécessité, il n'est pas le seul. L'art est, par définition, multiplicité, diversité, ouverture. C'est même ce qui différencie les grandes oeuvres des autres. Si - aujourd'hui - vous pouvez relire Dostoïevski ou revoir Rembrandt, c'est parce qu'il y a plusieurs niveaux de lecture, plusieurs "régimes" du regard que vous percevez au fur et à mesure de votre propre expérience , c'est parce que, bien qu'issues d'un contexte, surgies de lui, ces oeuvres s'en affranchissent pour devenir nos contemporaines. D'aucuns diront : tout cela est dépassé (autre variante : du passé faisons table rase !). Nous ne leur rétorquons pas. Nous citerons Robert Storr, chef du département des peintures et sculptures du MOMA de New York et actuel directeur de la biennale de Venise : " Des confrontations sérieuses entre le travail des jeunes générations et celui toujours actif des précédentes, voilà où est l'avenir de l'art comme il l'a toujours été. " Et aussi : " Lancer des tendances, suivre la vague, voire flairer ou anticiper le goût ne m'intéressent pas beaucoup. Aujourd'hui, ce que font les artistes est tellement varié et si largement dispersé qu'il est réellement futile de se préoccuper comme jadis de "tendance artistique majeure", ou même, pour être plus polémique, de vérité majeure. "

Il faut que l'État se méfie de sa propre tendance à l'instrumentalisation. Pour nous, outre son rôle prépondérant en matière d'infrastructures culturelles pouvant permettre de voir les artistes vivant en France (si nous ne défendons pas "nos" artistes, qui le fera ?) et en matière d'éducation artistique (nous y reviendrons dans un prochain numéro), il ne doit en aucun cas privilégier une esthétique au détriment d'une autre. Surtout, il ne doit exclure aucun médium : quels sont ceux qui - en France - ont décrété que la peinture et la sculpture étaient périmées alors qu'elles sont toujours d'actualité dans le reste du monde ? Au nom de quoi ? Au bénéfice de qui ? L'État n'a pas à faire prévaloir tel ou tel "réseau" d'influence, mais l'excellence là où elle se trouve. Il doit soutenir tous ceux qui promeuvent la diversité de l'art en France : d'une part, parce qu'à notre connaissance, il n'y a pas "d'art français", et d'autre part, parce que comme ce fut le cas dans le foisonnement de l'entre-deux-guerres, une multitude d'artistes d'ici et d'ailleurs créent dans notre pays. Ce n'est pas seulement une réalité, c'est également une spécificité qui, si elle est mise en avant, peut - sans doute - emporter l'adhésion internationale (à ce sujet, une proposition : en complémentarité à ce qui est principalement montré depuis deux décennies dans les institutions muséales françaises, il nous semble qu'il serait judicieux d'organiser une grande exposition donnant à voir la peinture et la sculpture créée en France depuis les années soixante-dix jusqu'à nos jours...).

Encore un mot : nous ne prétendons aucunement détenir la "vérité". Nous essayons simplement de répondre - avec nos propres moyens - au désarroi exprimé par les artistes eux-mêmes. C'est pour cela que, pour avoir une idée plus juste de la réalité de "l'état de l'art contemporain en France", nous avons besoin de points de vue personnels (et indépendants). De ceux qui s'expriment ici et que nous remercions chaleureusement. Du vôtre - si vous le désirez - en rejoignant la rubrique Débats de notre nouveau site www.artabsolument.com. Notre souhait est que, par-delà les positions esthétiques de chacun, par-delà les inévitables (et souhaitables) divergences d'analyse, le débat ait lieu...

Pascal Amel et Teddy Tibi