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Numéro 26

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Editorial

Du local absolu


La grande nouvelle c’est que, après avoir été cantonné à quelques pays occidentaux, l’art contemporain au XXIe siècle se mondialise : internet, démocratisation des voyages, renforcement des relations diplomatiques et commerciales entre les nations, esquisses d’accords internationaux concernant l’environnement, les droits de l’homme ou la justice, diasporas actives dans les villes-mondes, tout concourt à un dépassement des “blocs” du siècle dernier au bénéfice d’une ouverture sur l’autre aux antipodes des identités figées sur elles-mêmes dont on sait aujourd’hui – dans leur nostalgie d’un âge d’or fantasmatique ou leur volonté belliciste d’un monde unilatéral – combien elles peuvent être funestes.

Pour nous, à (art absolument), qui sommes favorables à la diversité et qui savons que l’art – l’œuvre d’art – en est toujours la quintessence (c’est le propre du chef-d’œuvre d’hier et d’aujourd’hui de ne pas se réduire à telle ou telle interprétation mais d’être multiple, ouverte, en devenir), nous ne pouvons être insensibles à cette nouvelle donne.

Après la Chine, l’Inde ou la Russie les œuvres des artistes vivants ou originaires du Moyen-Orient, du Proche-Orient et du Maghreb nous sont enfin “révélées” – révélées dans le sens que, bien qu’existantes, elles nous étaient jusqu’à aujourd’hui pratiquement dérobées au regard (d‘où l’importance d’une exposition comme Traversées dont certains d’entre vous ont pu voir la préfiguration à la foire d’ArtParis en avril dernier, ou participer au débat que nous y avons organisé).

C’est évidemment un élargissement des possibles, un élargissement non seulement de notre vision, de notre sensibilité et de notre intelligence mais une manière de répondre au “choc des civilisations” que d’aucuns prétendent irrémédiable. Pour notre part, il y a fort longtemps que nous avons compris que si “choc” des civilisations il y avait, il était avant tout esthétique, le mot “choc” n’étant pas à prendre dans le sens d’un antagonisme ou d’une fracture irréversibles, mais l’inverse, comme “stimulant” pour créer – par-delà les frontières ou l’histoire par définition spécifique de telle nation ou telle civilisation – de nouveaux agencements, de nouvelles connexions qui invalident les clichés et les lieux communs, d’autant que nombre des artistes originaires de ces différentes régions vivent ou résident régulièrement dans les villes-mondes (New York, Londres, Berlin, Paris…) où se crée l’art d’aujourd’hui et de demain.

Car, c‘est sans doute le rôle fondamental de l’art, sa ligne de vie et de survie, l’engagement qui incombe aux artistes – du moins aux meilleurs d’entre eux – de parvenir, à travers leur propre singularité, sinon à un langage universel, du moins à une vision en partage.
À produire des œuvres qui, bien qu’issues d’un contexte, le dépassent au profit de ce que Gilles Deleuze – le si pertinent philosophe pour qui désire comprendre ce que veut dire créer – appelle le local absolu.

Pascal Amel