Numéro 27
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Editorial
De la donation
Toute œuvre d’art véritable est d’abord donation. Pour voir la réalité – la nature ou tout ce que l’ingéniosité humaine ne cesse de produire –, nous n’avons pas besoin des artistes, il suffit d’ouvrir les yeux pour vérifier que ce que l’on voit existe : rien d’autre. Si nous ne nous satisfaisons pas de l’immédiateté du visible et que notre regard ressent la nécessité d’élargir son champ en se confrontant à des œuvres d’art, c’est que celles-ci nous révèlent ce qui, sans elles, serait resté “non-vu”. L’artiste n’imite pas la nature, il n’agence pas les limites du visible jusque-là répertorié, il donne à voir ce qui, sans lui, resterait définitivement “invisible”. Ce qui distingue l’artiste académique (et l’on peut être apparemment très contemporain et pourtant académique) du grand artiste c’est que ce “non-vu”, cet “invisible” qu’il nous donne à voir, c’est d’abord au sein de la méconnaissance de lui-même (en plongeant pour ainsi dire au sein de sa propre cécité) qu’il la découvre. C’est une “perte” qui se métamorphose en “vision” au fur et à mesure de l’élaboration de l’œuvre que dicte l’impérative exigence de sa forme, la nécessité de sa loi. C’est en cela que, suivant la belle remarque de Paul Valéry, les artistes sont bien plus les fils (ou les filles) de leurs œuvres que leurs pères (ou leurs mères) tutélaires. L’artiste sait que son œuvre non seulement ne lui appartient pas mais qu’elle est “apparition” pour lui-même et pour autrui?; et il le sait d’autant plus que celle-ci ne trouve son accomplissement que dans le regard de l’autre – auquel elle n’appartient pas plus qu’à son auteur – dans le partage de l’œuvre.
C’est dire combien l’œuvre est “inestimable” : que valent – au juste – pour celui ou celle qui, de par sa sensibilité et son attention soutenue, a la chance de les percevoir, ce que nous octroie la contemplation des plus grandes d’entre elles?? Que valent, à nos yeux dessillés et pleins de gratitude, tel chef-d’œuvre de Greco, de Rembrandt, de Malevitch, de Giacometti, d’Yves Klein, de Robert Rauschenberg, de Bill Viola ou de Shirin Neshat?? Une œuvre d’art véritable symbolise une part de l’humain (dans le cas des arts plastiques : une part du visible) qui, sans elle, n’aurait jamais existé et en tant que telle elle est sans prix. Ou plus exactement sa valeur financière est secondaire, en deçà ou au-delà (qu’importe) de sa valeur symbolique qui, elle, est toujours de l’ordre de la gratuité.
D’où le paradoxe du marché de l’art : d’une part, il est logique d’admettre que les œuvres qui nous gratifient, soient, de par leur statut unique, “précieuses” entre toutes et, par conséquent, puissent donner lieu à des surenchères?; d’autre part, nul ne peut ignorer que de nos jours, dans la spéculation de très courte durée auquel le marché de l’art contemporain sacrifie, des œuvres d’artistes plus communicants et plus soutenus que les autres, valent parfois excessivement plus que celles qui pourtant marquent les jalons du futur de notre regard. Pour prendre un exemple : personne ne croit réellement que Jeff Koons est l’artiste vivant le plus important. Les défenseurs de ce dernier le font pour d’autres raisons : fascination béate du star-system?; dédain du pouvoir de l’argent pour les enjeux symboliques de l’art?; subversion de mauvais aloi envers un public supposé ignare?; etc. Personne ne croit que l’œuvre de Jeff Koons soit “considérable” mais pourtant le coût de cette dernière dépasse celles de tous ses contemporains.
Nonobstant le désarroi qu’elle risque de générer, ce qui est salutaire dans la crise économique mondiale d’aujourd’hui, c’est que la marchandise médiatique qui, de toute évidence, s’affranchit allégrement des critères de jugement esthétique, ne peut que marquer une pause, permettant ainsi la réévaluation de ces derniers qui ont toujours été ceux des passionnés de l’art constituant le premier cercle intermédiaire grâce auquel l’œuvre peut tôt ou tard être vue par le plus grand nombre.
L’heure est sans doute venue de s’intéresser en premier lieu au regard expérimenté des conservateurs de musée qui, moins sous la pression du marketing médiatique, peuvent de nouveau choisir les œuvres qui, pour eux, sont réellement fondamentales?; de s’intéresser au point de vue singulier des vrais collectionneurs, dont la sensibilité particulière enrichit celle de leur époque, d’autant que, par le biais de donations ou de fondations, nombre d’entre eux contribuent à la préfiguration de l’histoire de l’art?; au choix enthousiaste des amateurs d’art qui, sans pour autant être milliardaires, désirent acquérir à des prix non prohibitifs ce qui leur semble “unique”?; enfin – et peut-être surtout – à la création vivante d’un grand nombre d’artistes extrêmement intéressants, qui ont été peu ou prou marginalisés parce que ne correspondant aux critères d’un marché par trop obsédé par la valeur financière de l’œuvre plutôt que par sa valeur symbolique ou esthétique.
Bref, l’heure est sans doute de nouveau venue de penser davantage à l’histoire de l’art qu’à la funeste “peopolisation” de cette dernière.
Pascal Amel