Numéro 30
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Editorial
La question de l’autre (une autre histoire de l’art ?)
On ne peut que se réjouir de lutter contre les conservatismes et les clichés en allant voir – aujourd’hui, à Paris – deux expositions thématiques élargissant notre regard : l’une consacrée aux oeuvres des artistes palestiniens à l’Institut du monde arabe ; l’autre, aux oeuvres des artistes femmes du monde entier acquises au fil de trois décennies par le centre Georges-Pompidou et que ce dernier se propose de montrer durant une année. À ce sujet, il peut sembler paradoxal de constater qu’il y a une majorité de femmes artistes palestiniennes présentées à l’IMA (dont, entre autres, Mona Hatoum et Emily Jacir, présentes sur le marché international) : c’est méconnaître le désir de changement et de modernité qui engage les individus les plus lucides de nombre de sociétés émergentes ; c’est sous-estimer l’importance de l’interaction entre les artistes dits locaux et leurs diasporas respectives ; faire fi de l’ouverture des biennales internationales et de certaines institutions muséales novatrices ; ne rien comprendre au travail de fond de quelques collectionneurs et de quelques galeries avant-gardistes qui veulent réellement changer la donne en inscrivant les oeuvres des nations non occidentales dans le concert universel. Pour nous, comme les lecteurs de notre revue le savent, la question de “l’autre” – la représentation de l’excellence de l’autre – est éthiquement et esthétiquement primordiale, et il nous semble légitime que l’art, et en particulier les arts plastiques, bien après la musique, la littérature, le cinéma et le spectacle vivant, devienne planétaire, à défaut de quoi les décideurs de ce milieu prennent le risque d’être perçus comme les promoteurs de ce que les féministes et les minorités ethniques – en particulier aux États-Unis – ont les premières dénoncé en tant que “hégémonie de l’ordre masculin blanc occidental”.
Où en sommes-nous sur cette question en France ? À en croire la pétition qui circule contre la part plus que congrue réservée aux artistes femmes dans La Force de l’art 02 censée rendre compte de la pluralité de l’art contemporain en France ; la question très sensible des quotas liés aux “minorités visibles” ; voire la nécessité de légiférer pour que la diversité de notre société soit concrètement prise en compte, le plus difficile reste à faire. Il nous paraît de toute évidence urgent que chacun s’interroge sur le pourquoi nous en sommes arrivés à un tel décalage entre le discours égalitaire et universaliste “du pays des droits de l’homme et de celui de Simone de Beauvoir” et la réalité peu ou prou discriminante qui y prévaut.
C’est dire combien, pour nous, l’initiative du centre Georges-Pompidou est plus que précieuse : son désir de complétude, de donner à voir au plus large public national et international la part manquante de la créativité de la moitié de l’humanité ne peut être que chaleureusement salué. Souhaitons qu’elle soit le signe précurseur d’un renouvellement de notre vision par trop restreinte de l’art moderne et contemporain – l’écriture à venir d’une “autre histoire de l’art”.
Pascal Amel