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Numéro 32

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Editorial

Ces dix dernières années – mondialisation oblige –, la scène de l’art contemporain est devenue planétaire, ou pour le moins élargie à de très nombreuses nations; d’où, après l’instauration de l’art américain, anglais, allemand, espagnol, italien ou russe, l’émergence de l’art chinois, indien, iranien, arabe, brésilien, etc.
Certes, l’on peut émettre quelque réserve concernant cette classification des artistes en nations ou en zones géographiques, puisque, d’une part, l’on vit à l’ère de la circulation généralisée des images et des interactions toujours plus grandes entre les artistes des diasporas créatrices des villes mondes et leurs pays d’origine respectifs, et que, d’autre part, toute œuvre, si elle est suffisamment profonde, est une singularité outrepassant le contexte local dont elle est issue au bénéfice d’un regard sinon “universel” du moins “transculturel”.
Cela dit! Nonobstant cette réserve légitime que la plupart des créateurs émettent lorsque l’on veut les cantonner à cette unique appartenance, il est difficile de ne pas admettre que des traits spécifiques, inhérents à la biographie, au genre masculin ou féminin, à la civilisation et à la culture environnante à partir desquels s’est constitué l’œil de l’artiste ne jouent peu ou prou un rôle; et, après tout, ce n’est pas l’un des moindres enjeux de l’art contemporain du XXIe siècle que de nous proposer enfin une diversité de points de vue auparavant limités au seul regard occidental.
D’où le fait que l’on pourrait s’étonner qu’il n’y ait pas de définition (ou de “réduction” à un ou deux clichés si l’on veut être délibérément critique) de l’art français, alors que les institutions mettent en avant l’art américain, la sculpture anglaise, la peinture expressionniste allemande, l’art espagnol, etc.
Cette question, nous l’avons évoquée lors de notre entretien avec Pierre Nahon qui a défendu des années durant Yves Klein, César, Arman, etc. Les artistes également présents dans ce numéro (Martial Raysse, Peter Klasen, Huang Yong Ping) sont français ou vivent depuis de nombreuses années en France?; et cette spécificité a-t-elle une incidence dans l’élaboration de leur œuvre?
Nous ne le savons pas. Tout au plus risquons-nous une hypothèse qu’étaye – peut-être – la particularité historique et géographique de la France dont chacun sait qu’elle a été le creuset de l’art pictural et sculptural européen durant au moins deux siècles (1750-1950); c’est en France – et plus particulièrement à Paris – que les particularités esthétiques des autres nations européennes (par le biais de la présence continue d’artistes originaires de celles-ci aux XVIIIe et XIXe siècles, puis du monde entier à partir de l’entre-deux-guerres) se sont rencontrées et ont fusionné au bénéfice d’un art sinon d’équilibre et de mesure, du moins tendant à conjoindre les opposés : un mixte de la main ET de l’œil, de la chair ET de l’esprit, de la sensation ET de la rationalité, du corps ET de l’âme comme on aurait pu l’écrire il y a quelques décennies (il semble que le mot ET soit le mot le plus important pour comprendre l’art français). Gilles Deleuze, à propos de la qualité intrinsèque du cinéma français des années 30-40 (Abel Gance, Jean Renoir, Vigo, Becker, Duvivier, Grémillon…), évoque “une expansion des possibles cherchant à unifier le mouvement et la durée irréversible, la fluidité et la lumière, voire une recherche du sublime à la fois mathématique-spirituelle, extensive-psychique, quantitative-poétique, abstraite-figurative”…
Bref, il s’agit souvent d’un art référentiel et/ou cultivé qui unifie le contenu (le concept, le nombre, la mesure) ET la subjectivité (le corps, la matière, la sensation, la lumière) en convoquant dans une même œuvre des références littéraires, philosophiques, intellectuelles ou esthétiques (rapport aux maîtres du passé ou à d’autres civilisations, à la photographie, au cinéma, aux images de la publicité ou de la télévision…) ET l’invention de nouvelles formes.
En ce sens, il n’est pas étonnant que les nouveaux réalistes, qui ont su allier la pensée de Marcel Duchamp ET le renouvellement des formes, ait été le dernier mouvement international de l’art français contemporain.
Par contre, on a du mal à comprendre pourquoi les artistes français qui sont explicitement référentiels et engagés dans le renouvellement des formes, ont quelque peine à franchir les frontières et à être reconnus à l’aune de leur talent?!
Mais c’est une autre histoire : celle de la prépondérance de New York sur la scène internationale à partir des années 50-60, et du “masochisme français” non seulement incapable de reconnaître l’excellence de ses artistes, mais dépréciant durablement l’art contemporain français – le ringardisant?? – en le plombant sous la chape radicale conceptuelle des années 70 que l’on a vu à l’œuvre (une fois de plus) dans la Force de l’art 02 qui, à l’exception de deux ou trois individualités, fut, de l’avis général, fort décevante?!

Pascal Amel, Teddy Tibi