Cambodge, mémoire de l extrême
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Sommaire
5 ARTS PLASTIQUES
De la mémoire à la post-mémoire. Par Pierre Bayard
10 ARTS PLASTIQUES
Vann Nath et Séra, la mémoire cambodgienne entre deuil et espérance. Par Soko Phay-Vakalis
18 CINÉMA
Le Centre Bophana, un tremplin pour l'avenir du Cambodge. Entretien d’Anne-Laure Porée avec les documentalistes du centre Bophana
20 CINÉMA
Rithy Panh, l'arpenteur du hors-champ. Par Emmanuel Alloa
24 THÉÂTRE
Un théâtre épique non aligné.Par Ashley Thompson et Éric Prenowitz
26 THÉÂTRE
Le Théâtre se tenant responsable. Par Hélène Cixous
28 THÉÂTRE
Cambodge, me voici ou les voix de la compassion. Par Jean-Baptiste Phou
30 LITTÉRATURE
L'Anarchiste. Extrait du roman de Soth Polin
31 LITTÉRATURE
Soth Polin, écrivain du Cambodge. Par Christophe Macquet
32 LITTÉRATURE
Adaptation de l'Anarchiste. Par Séra
Editorial
Les interrogations sur le devoir de mémoire et ses excès éventuels n’ont de sens que pour des drames historiques qui ont été reconnus et étudiés, dont les responsables ont été jugés, et dont les témoins et les survivants ont pu de ce fait commencer un travail d’élaboration et de deuil.
Toute autre est la situation du Cambodge, où la question serait plutôt de savoir de quel degré d’amnésie peuvent s’accommoder la société cambodgienne et la communauté internationale. Non seulement les principaux responsables, à l’exception des cinq accusés actuellement en procès à Phnom Penh, n’ont jamais été jugés, mais les anciens khmers rouges continuent d’occuper de nombreux postes officiels, jusqu’aux plus hauts sommets de l’État.
Face à ce phénomène d’effacement qui fait qu’une grande partie des jeunes Cambodgiens ignorent l’existence même du génocide, l’art a exercé dès le début une fonction de mémoire.
C’est notamment grâce à des films documentaires ou de fiction – Kampuchéa 78 (1978) de Nicolas Victorovic ou La Déchirure (1984) de Roland Joffé – qu’il a été très tôt possible de prendre la mesure de l’ampleur des crimes commis.
Dans le prolongement de ces premiers films, le cinéaste Rithy Panh occupe aujourd’hui une place majeure, à la fois par son œuvre où domine S 21, la machine de mort khmère rouge (2002), et par son souci, dans le Centre de ressources audiovisuelles Bophana qu’il a créé à Phnom Penh, de rassembler le plus grand nombre possible d’archives de l’histoire cambodgienne.
Aussi n’est-ce pas sans raison que le Centre Bophana a accepté d’accueillir, en juin 2008 et janvier 2009, deux ateliers de la mémoire. Dans cette expérience sans équivalent, deux artistes cambodgiens internationalement reconnus, Vann Nath et Séra, tous deux rescapés du génocide, ont fait travailler sous leur direction une dizaine de jeunes artistes de la génération suivante, à qui il a été proposé de créer des œuvres d’art à partir du dialogue avec leurs aînés et des archives du Centre.
Les œuvres évoquées dans ce hors-série d’Art Absolument sont directement liées à cette rencontre exceptionnelle, soit qu’elles aient été créées par Vann Nath et Séra pour cette occasion, soit qu’elles soient issues du travail des jeunes artistes. Elles ont donné lieu à une double exposition au Cambodge, à Phnom Penh et à Battambang, avant d’être transportées en France et d’être exposées à l’université Paris VIII, puis au Forum des images, qui se sont associés pour cet événement.
Cet engagement des cinéastes et des plasticiens ne doit pas faire oublier les œuvres littéraires – plus rares pour le génocide cambodgien que pour les autres – qui ont tenté de rendre compte du drame, qu’elles aient été faites par des artistes cambodgiens comme Soth Polin (dont le roman L’Anarchiste est ici évoqué par trois planches inédites de Séra) ou Jean-Baptiste Phou, ou par des créateurs d’autres pays comme Hélène Cixous, dont la pièce L’Histoire terrible, mais inachevée de Norodom Shihanouk, roi du Cambodge, écrite en 1985, sera bientôt reprise au théâtre du Soleil par des comédiens cambodgiens qui se sont appropriés la pièce.
En présentant ces œuvres avec l’appui de plusieurs des créateurs eux-mêmes, ce hors-série voudrait à la fois participer au nécessaire travail de lutte contre l’oubli et rappeler la capacité de l’art, non seulement à témoigner de l’extrême, mais à donner les moyens de mener à son sujet un véritable travail de pensée.
Par Soko Phay-Vakalis et Pierre Bayard