Numero 40
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Sommaire
6 ACTUALITÉS
Choix d'événements artistiques
28 ACTUALITÉS
Un lieu, des expositions: Musée des Beaux-arts de Mulhouse
32 EXPOSITION
Odilon Redon - Prince du Rêve. Galeries nationales du Grand Palais. Par Claude Villeman
42 EXPOSITION
Chagall et l'avant-garde russe. Musée de Grenoble. Par Frédéric-Charles Baitinger
50 EXPOSITION
Indian Highway IV. Musée d’Art contemporain de Lyon. Par Alexandra Fau
58 ARTISTE
Luc Tuymans. Par Emmanuel Daydé
66 ARTISTE
Marie Bovo. Entretien avec Régis Durand
74 ARTISTE
Hassan Musa. Par Renaud Faroux
82 EXPOSITION
Nature et Idéal. Galeries nationales du Grand Palais. Par Vincent Quéau
90 BIBLIOTHÈQUE
Choix de livres
Editorial
La France et la nouvelle scène arabe contemporaine
La révolution esthétique du début du XXe siècle a été la création de la modernité. Celle-ci a principalement émergé durant l’entre-deux-guerres dans les villes-mondes européennes. Le brassage d’artistes venus d’horizons différents – parfois lointains –, les confrontations entre les points de vue radicaux des mouvements de pensée et des avant-gardes esthétiques, les liens établis entre les intellectuels et les artistes qui circulaient d’une capitale européenne à l’autre (Paris, Berlin, Saint-Pétersbourg…), le cosmopolitisme et la diversité en actes, ainsi que la résonance et l’émulation que nombre d’œuvres novatrices ont pu produire sur les sensibilités diverses de ceux qui avaient la possibilité de les voir ont, pour ainsi dire, façonné la modernité.
La révolution esthétique du XXIe siècle est l’élargissement du regard à la planète. L’internet, la circulation des hommes et des œuvres, la démocratisation des transports, le dynamisme spectaculaire des économies dites émergentes, la volonté de quelques dirigeants politiques dans le sens noble du terme, la lucidité des sociétés civiles pourvoyeuses de belles valeurs, l’engagement des hommes et des femmes de progrès de ces mêmes pays (qui, comme le prouve la brûlante actualité, en sont la « pointe démocratique »), le rôle crucial – une fois de plus – des villes-mondes et de leurs diasporas, le désir de justice, de liberté, de partage des savoirs et des cultures qui constitue sans doute le noyau dur de l’utopie contemporaine, en constituent les principales causes.
Mondialisation économique oblige depuis le début du XXIe siècle – pour ce qui concerne l’art contemporain –, nous assistons au phénomène sans précédent de la reconnaissance de scènes culturelles issues des nations les plus diverses. Après la Chine, l’Inde, l’Iran, simultanément à l’Indonésie, au Mexique, au Brésil, à Israël, à la Turquie et à l’ancienne Europe de l’Est, c’est au tour des artistes arabes (ou plus exactement de leurs oeuvres) d’apparaître enfin aux yeux du monde de l’art.
Nous précisons – enfin – parce que, bien entendu, les arts plastiques du monde arabe n’ont pas attendu les projecteurs de l’actualité pour exister en tant que tels. D’où le fait que, à Art Absolument, nous sommes particulièrement choqués par les propos démagogiques de certains politiciens hommes et femmes, de certains journalistes et de soi-disant intellectuels de nombre de grands médias populaires, qui, à chaque élection majeure se profilant en France, nous ressassent à l’envi leur islamophobie.
Nous sommes outrés par leurs propos car, même si nous sommes les premiers à combattre, à notre manière, l’islamisme radical qui, dans le monde arabe, demeure une plaie ouverte, réduire la civilisation incontournable de l’Islam, et plus encore les musulmans du monde entier, réduire les musulmans d’Europe et de France à quelques traits bassement caricaturaux tient – calcul électoral ou pas, populisme ou pas – d’une régression des valeurs de respect de soi et d’autrui, de tolérance et de liberté qui constituent le socle même de la République française. Nous sommes outrés par cet ostracisme obsessionnel qui dénie le travail effectué ces dernières années par nombre d’hommes et de femmes de bonne volonté, y compris parmi les responsables politiques et institutionnels de la France.
« L’autre » – la découverte de l’altérité – est ce qui nous révèle à nous-mêmes, car nous sommes bien entendu en partie étrangers à nous-mêmes. En constante révélation de notre part opaque.
L’autre nous révèle d’autant plus à nous-mêmes que nombre des artistes de la scène arabe contemporaine sont de nationalité européenne (française, anglaise, allemande, etc.). Et – qui sait ? –, il n’est peut-être pas exclu que ce soit l’excellence des artistes arabes ou originaires du monde arabe, la pertinence de leurs œuvres qui ne cesse de se constituer dans l’entredeux rives de l’Europe et du monde arabe, il n’est pas exclu que ce soit cet hybride sociétal – ce métissage des formes et des sensibilités – qui indispose jusqu’à la nausée les nationalistes sectaires et les islamophobes de toute obédience ?
Laissons les propagandistes entre eux. Laissons-les croire que la France qui a scandé « Zizou président » et qui a comme personnalités préférées Rama Yade, Rachida Dati et Yannick Noah est majoritairement raciste. Laissons-les à leur propre aveuglement.
Quelle que soit la culture dont elles sont issues, les intellectuels et les artistes en France savent que l’important, ce sont les œuvres (ce qu’elles produisent comme effets durables sur le spectateur). Ils savent que ce sont des blocs de sensation et d’émotion, de pensée critique et de rêve utopique pour aujourd’hui et pour demain. Du « local absolu », comme l’écrit Gilles Deleuze. Le titre de notre revue n’a donc rien de fortuit. L’art, à sa manière, est un « absolu ». Ou, pour le dire autrement : les grandes œuvres d’art renferment une puissance symbolique qui transcende les frontières des civilisations et les limites individuelles de chacun au bénéfice d’un regard universel. Les grandes œuvres d’art nous délivrent de notre propre cécité au profit de nouveaux points de vue.
Pascal Amel, Teddy Tibi